Malgré la difficulté à chiffrer le fléau suicidaire, voici les données publiées par l'INSERM pour l'année 2001.
On constate ainsi que le suicide est très loin de concerner principalement les adolescents, comme on le croit souvent. Et il est vrai que le suicide dans cette population nous touche fortement et nous inquiète, à juste titre.
Toutefois, c'est bien dans la tranche d'âge 35-55 ans que le nombre de suicides est le plus important, soulignant bien le poids considérable des difficultés économiques et sociales : chômage, surendettement, divorce, deuil…
Le taux de suicide est de 27,1 pour 100.000 hommes et de 9,2 pour 100.000 femmes. Mais les chiffres réels doivent être revus à la hausse, car ces statistiques ne tiennent pas compte de ceux qui meurent dans des circonstances qui, à première vue, semblent être des accidents, mais qui n'en sont pas. C'est ainsi qu'une sous-estimation de l'ordre de 20 à 25% est reconnue.
Le mode de suicide masculin est différent : les suicides surviennent beaucoup plus souvent de manière violente et le passage à l'acte masculin est plus souvent suivi d'effet.
Mais aussi, le mode d'expression des hommes est différent, ils admettent moins qu'ils sont dépressifs et s'engagent moins facilement que les femmes dans une démarche de soins.
Ainsi, la détection du risque suicidaire et la prise en charge préventive sont plus difficiles à mettre en œuvre.
Globalement, deux facteurs peuvent être à l'origine de cette surmortalité masculine :
Ces données peuvent contribuer à la mise en œuvre de mesures préventives visant à réduire l'accès aux moyens létaux (barrières anti-saut sur certains ponts, inaccessibilité aux voies de métro, aux armes à feu…) et à encourager les personnes en souffrance à engager le dialogue. En matière de suicide, il est essentiel d'inciter à parler de sa souffrance. L'idée selon laquelle ' parler du suicide peut inciter les gens à se suicider ', est complètement fausse. Au contraire, en parler peut dénouer les crises et permettre d'évoquer des solutions.
Une autre façon de prévenir le suicidaire est d'aller directement vers les personnes à risque. C'est ainsi que l'Union nationale pour la prévention du suicide (UNPS) s'engage désormais à développer des ponts avec les maisons pour l'emploi, les Ordres des avocats, la Banque de France, les mutuelles, etc.
Quelques bureaux garnis d'un ordinateur et d'un téléphone, une moquette gris perle, des murs immaculés : rien n'accroche le regard dans la vaste salle d'écoute de Sida-Infoservice, à Paris. Une baie vitrée permet d'apercevoir au loin la frondaison des arbres du cimetière du Père-Lachaise. "Ici, on est tranquille, c'est très silencieux, sourit Annick, une "écoutante" qui passe trente heures par semaine au téléphone. C'est essentiel pour être disponible."
Depuis 1997, la ligne Azur de Sida-Infoservice (08-10-20-30-40) s'adresse à tous ceux qui "réalisent que leur désir les porte vers des personnes du même sexe et qui n'arrivent pas à faire face à cette situation" . "En 1997, nos lignes d'écoute étaient toutes consacrées au sida , raconte Hervé Baudoin, le référent gay de l'association. Mais beaucoup d'"appelants" voulaient également évoquer leurs difficultés face à l'homosexualité, leur isolement, leur souffrance. Nous avons donc créé une nouvelle ligne d'écoute."Sept ans plus tard, en 2004, la ligne Azur a reçu plus de 7 000 appels, soit une progression de 8,5 % par rapport à 2003. Un tiers des appelants ont moins de 20 ans. "Ils se demandent s'ils sont "normaux", s'il existe d'autres adolescents comme eux, si "ça" va changer un jour , raconte Alain, un "écoutant". Beaucoup ont entendu des insultes homophobes au lycée ou dans la rue et ils sont terrifiés par le regard des autres. Qu'ils soient jeunes ou vieux, certains sont complètement affolés à l'idée d'être "différents" et ils en arrivent à tenir des propos suicidaires."
"STIGMATISATION"
Pour la première fois en France, une étude épidémiologique, menée par l'association Aremedia avec la collaboration de l'Inserm, a mesuré ce mal-être évoqué par les écoutants de la ligne Azur. A la veille de la Journée mondiale de prévention du suicide, samedi 10 septembre, ce travail montre que ce phénomène touche les homosexuels de très près.
Les résultats préliminaires du travail de Marc Shelly, médecin de santé publique et responsable du centre de dépistage anonyme et gratuit de l'hôpital parisien Fernand-Widal, font apparaître que, "toutes choses égales par ailleurs" - âge, lieu de résidence, niveau d'études, catégorie socioprofessionnelle, structure familiale parentale, modes de vie (couple ou célibat) -, les jeunes homosexuels ont treize fois plus de risque de faire une tentative de suicide que les jeunes hétérosexuels. Ces résultats confirment les chiffres issus des études américaines, canadiennes et australiennes : elles aboutissent, chez les homosexuels, à des chiffres de "sursuicidalité" variant de six à treize.
Les chiffres français ont été obtenus à partir d'un échantillon de 993 hommes âgés de 16 à 39 ans. Tous ont raconté leur trajectoire "socio-biographique" en remplissant un long questionnaire informatisé installé, de 2000 à 2004, sur trois sites : le festival de lutte contre le sida Solidays, qui a lieu tous les ans en région parisienne, le Centre d'information et de documentation pour la jeunesse (CIDJ), à Paris, et le centre de sélection des appelés du contingent de Blois, dans le Loir-et-Cher.
Dans une étude exploratoire menée en juillet 2002 auprès de 368 personnes et publiée par le British Medical Journal, Marc Shelly avait tenté de comprendre cette forte propension au suicide des homosexuels. En analysant les résultats, il avait ainsi constaté que chez les jeunes gays, les tentatives de suicide étaient fortement associées à une dégradation de l'estime de soi : 80 % de ceux qui avaient attenté à leur vie au moins une fois avaient une opinion négative d'eux-mêmes ou évoquaient un manque de respect envers eux-mêmes ou perçu chez autrui.
Marc Shelly avait alors fait l'hypothèse que cette forte "sursuicidalité" était liée à la "stigmatisation dévalorisante de l'homosexualité perçue au sein du cercle familial ou à l'école, qui produit des effets désastreux sur la construction personnelle".
Pour beaucoup de responsables associatifs du milieu gay, ces résultats ne sont guère surprenants. " Les homosexuels ont le choix entre le secret, qui est psychologiquement épuisant, et le "coming-out", qui entraîne souvent le rejet de la famille, du voisinage ou des collègues de travail, raconte Alain Piriou, le porte-parole de l'Inter-LGBT (lesbienne, gay, bi et trans), qui organise la Marche des fiertés homosexuelles. Se donner la main dans la rue, comme le font tous les hétérosexuels, c'est s'exposer à des regards, des remarques, voire des agressions. Et à l'adolescence, quand on est fragile, on le supporte très mal."
"SOUFFRE-DOULEUR"
Même constat de Yannick Gillant, psychologue, qui a, pendant trois ans, accueilli des jeunes au sein de Debout étudiants gays et lesbiennes (Dégel), une association sur le campus de Jussieu : "C'est difficile, à l'adolescence, de se sentir différent, de ne pas arriver à participer aux discussions, aux flirts et aux blagues que font les copains. L'homophobie n'est pas forcément violente, mais à cet âge-là, il y a des codes à respecter et les jeunes homosexuels en sont exclus. Du coup, ils se taisent et toute leur vie psychique est organisée autour de ce secret. Jusqu'au jour où ils craquent."
Pour éviter les passages à l'acte, le psychologue Eric Verdier, chargé de mission à la Ligue des droits de l'homme et auteur avec Jean-Marie Firdion de Homosexualités et suicide (H & O, 300 p., 17 euros, 2003), a mis en place en 2004 une dizaine de groupes de parole à Paris, Cherbourg, Marseille, Arras ou Nancy. "Au cours de ces réunions, beaucoup évoquent les moqueries et les rires qui visent leur homosexualité réelle ou supposée, affirme-t-il. L'adolescence est l'âge de tous les dangers et le thème de la différence est alors une question-clé. Souvent, ceux qui viennent nous voir ne sont pas conformes aux stéréotypes de la masculinité ou de la féminité et ils se sentent rejetés : ils ont le sentiment d'être des souffre-douleur."
Ces groupes accueillent régulièrement une quarantaine de jeunes. "Selon plusieurs enquêtes, un suicide adolescent sur deux serait lié à l'homosexualité, ajoute-t-il. Beaucoup ont intériorisé l'homophobie à laquelle ils ont été confrontés tout petits à travers les insultes ou les blagues visant les homosexuels. Du coup, ils se sentent dévalorisés et ils sont incapables d'en parler à leurs proches. Notre travail, c'est de leur dire qu'il y a des lieux où cette différence est acceptée et qu'on peut s'approprier une identité."
30 % des jeunes homos font des tentatives de suicide. Un chiffre énorme. Pour Éric Verdier, psychologue et psychothérapeute, l’homophobie est le responsable.
L’homosexualité semble mieux acceptée dans notre société, pourtant les jeunes homosexuels ont toujours sept fois plus de risque d’être confrontés au suicide. Pourquoi ?
Éric Verdier. Il faut mesurer la distance qui existe entre une élite parisienne, qui a, il est vrai, changé ses représentations, et le reste de la société. Il reste quasiment impossible d’envisager qu’un jeune homosexuel puisse parler sereinement de sa différence en milieu scolaire, par exemple. Et c’est d’autant plus difficile s’il est en province, dans un lycée technique, dans une cité, dans un milieu social défavorisé. L’homophobie est très ancrée et elle crée des souffrances invivables pour les jeunes qui découvrent leur orientation sexuelle non conventionnelle. Le suicide est, hélas, un excellent indicateur. Mais on peut lever ce tabou, réfléchir à ce problème, à tout le moins.
Qu’est-ce qui est si difficile à vivre pour les jeunes homosexuels ?
Éric Verdier. La première énorme difficulté est d’annoncer son homosexualité à sa famille. Dans les études faites à ce propos - essentiellement américaines et canadiennes, car ici, pour l’instant, il est extrêmement difficile d’obtenir des pouvoirs publics de travailler sur des statistiques spécifiques sur ce sujet -, on s’aperçoit que nombre de jeunes préfèrent annuler leur homosexualité en se suicidant et en laissant ainsi une image parfaite d’eux. La prise de conscience est toujours quelque chose de terrible. Pour les adolescents, cela reste inimaginable d’annoncer son homosexualité à ses parents. Même quand ceux-ci sont prêts à l’accepter, franchir le pas reste quelque chose qui plonge dans des angoisses terribles. Évidemment, plus l’homophobie ambiante est forte, plus c’est difficile.
Comment se traduit-elle ?
Éric Verdier. Par exemple, à l’école, aujourd’hui, et c’est bien normal, on ne laisse pas un gamin traiter un autre de " bougnoule ", mais on n’interviendra pas nécessairement si l’insulte est " pédé ". Une forme de discrimination est acceptée. Quand un jeune gay, très féminin, qu’on dit efféminé péjorativement, se rebelle ou fait des passages à l’acte qui ne sont pas aussi dramatiques qu’un suicide mais qui sont des signes, ça se retourne systématiquement contre lui. Même si tous les adultes sont au courant de l’ostracisme dont il est victime.
Que faire ?
Éric Verdier. Première chose, que les pouvoirs publics arrêtent de nier le phénomène et de nous renvoyer que ce problème n’existe qu’en raison du lobbying des homosexuels. Par exemple, ce serait tout à fait encourageant que dans la prochaine enquête nationale sur la sexualité, sur la santé des jeunes, il y est des items qui permettent d’identifier la vulnérabilité spécifique des jeunes qui ont du désir pour les personnes de même sexe. Il faut travailler sur le fond de l’orientation sexuelle, pas seulement de ceux qui passent à l’acte. Deuxième chose, pénaliser l’insulte et l’agression homophobes. C’est hallucinant mais il y a cinq mois, à Reims, un homme a été tué sur un lieu de drague uniquement parce qu’il était homosexuel. Personne n’en a parlé. Même s’il reste beaucoup à faire, le crime raciste ne passe plus inaperçu comme ça.
Avez-vous des propositions pour améliorer tout de suite les choses ?
Éric Verdier. D’abord, il faudrait créer des formations spécifiques, intégrées dans des programmes plus généraux consacrés par exemple à la sexualité ou aux discriminations, en direction des professionnels en contact avec les jeunes, car, trop souvent, ils pêchent par méconnaissance. Travailler sur l’homophobie, mais avec tout le monde. Ensuite, en province et en banlieue - où les jeunes beurs homos vivent une accumulation de discriminations -, mettre en place des groupes de discussion, dans des lieux non repérés comme homosexuels comme les structures de santé dans l’éducation nationale ou les missions locales, etc., où des jeunes pourraient se retrouver entre eux et parler de leurs difficultés à vivre leur différence à l’adolescence.
Entretien réalisé
par Dany Stive
Éric Verdier et Jean-Marie Firdion, Homosexualités et Suicide, aux éditions H&O, 17 euros.

Conception Site V6 : ShiriuSan Octobre 2009